Le Diable est parmi nous.

"Le Diable est parmi nous" est mon premier roman.

 

Ne le cherchez pas, la maison d'édition qui devait l'éditer à déposé le bilan à deux mois de sa sortie. Il est donc du domaine de la sphère privée et traine dans un tiroir depuis un moment.

 

Ce blog étant une mise à nue en même temps qu'un espace dédié au grand Dawa, dieu des dieux et clef de voûte de notre monde moderne, je vous en donne un bout... le tout début.

 

Numéro SACD : 177463

 

I sur l’échelle du mal

 

*

 

 

On dit que le propre du psychiatre est d’être son premier patient…

 

Futile, frivole, superficiel ne sont pas des termes péjoratifs, mais des remèdes, des remèdes à la folie. L’excès de lucidité rend fou, les cerveaux les plus actifs sont ceux les plus touchés par les maladies mentales. Nous savons très peu de chose des autistes, ils ont longtemps été regardés comme des attardés et pourtant, certaines de leurs capacités mentales dépassent, et de loin, celles du commun des mortels. L’excès de lucidité les a poussés à se couper du monde, il les a rendus fous comme aime à l’imaginer la norme, exclus de la vie sociale car incapables de communiquer leurs envies, leurs pulsions et surtout leurs ambitions. Pour moi, cet isolement relève d’un choix délibéré, sacrifice d’une élite qui utilise plus de dix pour cent de son cerveau quand le reste…

Je m’appelle Henri Viatan, voilà bientôt trente ans que j’exerce le métier de psychiatre.

 

Mon cabinet se situe place de la Contrescarpe, dans le vieux Paris. J’ai, dans cette petite pièce ronde, dénudée mais chaleureuse, passé la plus grande partie de mon existence. J’y ai, durant cette période, tout vu et tout entendu, des confessions honteuses d’une mère seule, obligée un jour de voler pour nourrir ses enfants, aux confidences rieuses et satisfaites d’un avocat, ancien collabo, politicien véreux et ayant fait relâcher bon nombre de criminels, tueurs, violeurs et crapules de toute sorte… allant même jusqu’à tisser des liens d’amitié avec un huissier de justice. Pourtant, lorsque Piters Amlin passa les portes dudit cabinet, j’eus le sentiment immédiat de n’avoir jamais été préparé à rencontrer un tel personnage.

 

Je me rappelle avoir eu un mal fou à me lever ce matin-là, c’était un matin de décembre, un matin très froid, de ceux où, plongé dans la douceur de rêves ensoleillés et la chaleur de la couette, vous souhaitez, plus que jamais, ne pas entendre le réveil qui, dès l’aube, vous ordonne de vous lever, dans un souci sournois et moqueur de vous voir, les yeux embués, sursauter lorsque le premier pied touche le carrelage glacé. Enfin, les réveils sont souvent brutaux. Mais peut-être plus en hiver, d’autant que celui-ci fut terrible, on n'avait jamais vu un tel froid sur Paris ou du moins de mémoire de Parisien. A peine sorti de chez moi, je pus prendre conscience de l’ampleur de cette réalité. Paris et sa banlieue étaient recouverts d’une épaisse couche de neige, de la vraie neige, pas de celle qui fond sous les roues des voitures, celle de montagne qui résiste aux salages les plus consciencieux. Les maisons et les immeubles pliaient sous le poids d’une épaisse cuirasse de glace, quant à la température, que dire, si ce n’est que je ne connais aucun thermomètre capable de descendre si bas dans le négatif. Bien entendu, il faisait encore nuit, puisqu’il fait toujours nuit en hiver, ce qui ajoutait encore un peu plus au paysage déprimant, à l’atmosphère hostile. Le trajet jusqu’à mon cabinet, vous l’imaginez, fut extrêmement périlleux, ma voiture se laissant emporter dans de folles glissades. Comme je fus heureux de pénétrer dans la douce chaleur de mon bureau …

 

A peine avais-je eu le temps de prendre un café dans la salle d’attente et de m’installer devant mon bureau, tout en me laissant aller à une vague extase, que ma secrétaire fit irruption pour me faire part des consultations de la journée. A vrai dire, rien de bien exaltant ! La journée s’annonçait aussi terne que toutes celles qui l’avaient précédée dans ma très longue carrière. Ce qui m’attendait n’était guère réjouissant, la plupart de mes patients étaient de vieilles personnes très riches, des femmes en général, et qui allaient passer la majeure partie de leur séance (vingt minutes facturées cent euros) à se plaindre de futilités et à attendre mes acquiescements. C’était tellement invariable que, lorsqu’un drogué, un cleptomane ou un réel malade de toute sorte se présentait à mon cabinet, j’étais fou de joie. Cependant ce matin-là, je fus agréablement surpris car mon dernier patient de la journée se révélait être un total inconnu. Je demandai alors à ma secrétaire de m’apporter son dossier psychiatrique. Celle-ci m’expliqua qu’elle n’en avait pas reçu, ce qui signifiait que cet homme ne nous avait pas été adressé par un établissement médical ou judiciaire mais qu’il venait de son plein gré. J’en fus fortement déçu.

 

La journée fut longue et se déroula exactement comme je l’avais prévue, à tel point que j’en avais totalement oublié ce rendez-vous. J’étais le nez collé à ma fenêtre, plongé dans une observation fascinée d’un Paris blanchi, lorsque ma secrétaire vint me confirmer cette dernière visite. Sorti en sursaut de mes rêves, je lui dis de le faire entrer tout en retirant le lourd manteau que j’avais, un moment plus tôt, mis pour rien sur mes épaules. Un court instant et Piters Amlin était face à moi. Après avoir donné congé à ma secrétaire, je priai mon nouveau patient de s’installer selon son choix sur le traditionnel sofa ou sur le fauteuil de cuir qui le jouxtait. Il choisit le sofa. Je n’eus pas besoin de beaucoup de temps pour réaliser que j’avais face à moi un être hors du commun. Jamais personne ne m’avait fait une impression aussi forte au terme de quelques secondes seulement. Amlin se démarquait déjà par son apparence, son aura, son charisme, il semblait sortir de nulle part, ou plutôt non, il paraissait venir de partout à la fois, sa prestance dépassait les frontières. Il arborait l’élégance et le maintien parfait du Lord écossais, se déplaçait avec la nonchalance gracieuse et calculée du matador. Jamais un geste superflu ne se glissait dans cette chorégraphie sans faille. Mais le plus impressionnant chez ce personnage, en tout cas au premier abord, venait sans conteste de sa voix. Une voix rare, douce mais ferme, jamais un ton trop haut ou trop bas, elle était réglée de manière métronomique et pourtant agréable. Il ne se servait d’aucun artifice, d’aucun accent pour rendre le français chantant comme l’italien, rythmé comme l’espagnol et puissant comme l’allemand. Voilà à quoi ressemblait Piters Amlin : une sorte de gentleman venu d’un autre temps, et pas de cette noblesse française, pseudo-moderne, à l’élégance oubliée dans les nécessités de se fondre dans une société chamarrée sans jamais réellement y parvenir, car toujours vendue à la première parole par un mot oublié ou un style ampoulé. Amlin, lui, n’en faisait jamais trop. Je viens de vous décrire les cinq premières minutes de notre rencontre, notre entretien dura des heures.