Esperanza

 

Esperanza

 

Ou

 

Les soixante-dix-sept façons de tuer un chat.

 

 

 

Mon dernier roman.

 

Je viens de l'envoyer à une vingtaine de maisons d'édition car j'aime collectionner les lettres de refus type.

 

Non, sans déconner, ce roman est invendable.

 

Il est long (700 000 signes), rempli de références difficiles, plein de second degré, de triples lectures, écrit à la première personne, violent, décadent, subversif, méchant et sur un nouveau style que j'ai baptisé "prose balancée".

 

Au surplus il ne parle ni de trentenaires, n'est pas écrit par un gars qui sort du Loft, ne traite pas d'un phénomène de société, ne mise pas sur un coup marketting, contient plus de 12 lettres, ne tient pas en moins de cent pages, y a pas de robots, de fourmis qui parlent, de chiens qui font "ouaf ouaf", d'histoire d'amour entre un vivant et un fantôme, ou autre mise à nue tellement intéressante d'une fille qui voudrait qu'on la baise mais qui n'est finalement que respectée, saloperie de vie de 2010... putain ce qu'on souffre.

 

Non, non et non... invendable!

 

Il n'en est pas moins qu'avec le fait d'être sorti avec Scarlett Johansson, écrire Esperanza reste la meilleure chose que j'ai faite dans ma vie... sauf que je ne suis pas vraiment sorti avec Scarlett Johansson.

 

Bref...

 

Esperanza c'est ma fierté à moi, que pour moi mais je vous en offre un court extrait (notez la bonté d'âme... rigolez pas j'ai vraiment lu ça d'auteurs sur des blogs).

 

Nous sommes à Buenos Aires en 1951, sous l'ère Péron...

 

 

Dépot SACD numéro: 235686

 

 

 

 

Corrientès était un ami. Je l’avais rencontré dans le cadre de ma fonction, peu après mon arrivée dans ce pays. Le ministère me contraignait à des opérations de promotion de la production artistique locale. C’est à dire à bien veiller à ce que ce perpétue un certain non-savoir-faire dans le domaine et qui se retrouvait surtout dans les arts picturaux. La peinture argentine se caractérise par un attrait démesuré pour la couleur, ça tranche, ça agresse l’œil et donne la nausée à toute personne malheureuse, en l’instant confrontée, de n’être point daltonienne. Ses peintres donnent le plus souvent dans l’artisanat, le pittoresque, le touristique, ce qui explique qu’ils ne s’approchent jamais à moins d’un mille de la véritable profondeur de l’art. Si ce n’est pour se noyer peut-être. Eh bien, de cet amas glaiseux, écœurant, était, miracle inouï, bien né un grand peintre : mon ami Corrientès. Bien entendu, Corrientès était encore jeune et découvrait encore son art, mais je voyais en lui le germe d’un géni. Et je peux vous dire que je l’arrosais le germe… qui restait germe pour autant. Le nanisme artistique a causé bien des drames. Mais j’y croyais. Enfin, si l’artiste se cherchait encore, l’homme, lui, n’était pas loin de se finir dans cette quête de perte de contrôle… toutes les substances y étaient passées, toutes les expériences seraient tentées. Une aventure que cet homme. C’est pourquoi, déjeuner avec lui, ce que je faisais au moins une fois dans la semaine, était toujours plaisant, enrichissant et instructif. Le jour, je sortais ma règle pour mesurer la pousse. Le soir… le soir, nous sortions souvent mais les conversations ne suivaient pas. Nos délires nocturnes n’étaient pas vraiment propices aux discussions sérieuses. Nous passions nos soirées à semer la raison en vivant bien trop vite pour qu’elle ne nous rattrape. Et j’aimais tout autant m’élever avec lui que sombrer bien plus tard aux heures de décadence. Ainsi, pris d’un ennui certain, désœuvré et toujours sous le joug d’une forte déception née de la douloureuse nécessité de me défaire de « Virtuosita », j’attendis sans patience l’heure de ce déjeuner. Avec « L’acmé » pour fond sonore, je ne la vis pas arriver…. ni passer je l’avoue. Treize heure dix ! Putana ! J’étais très en retard ! Juste le temps d’arracher ma veste du porte-manteau et je rue au dehors de la petite pièce, manquant de renverser un Alvaro chuintant des onomatopées en descendant l’échelle de la grande bibliothèque, une pile de bouquins dans ses pattes de pigeon. Je m’arrête deux secondes pour bien le voir tomber. Un plaisir très mesquin mais un plaisir tout de même. Il vacille, oui ça vient… mais merde et merde encore ! Le con s’est rattrapé ! Insupportable vraiment… non, rien à en tirer. Inepte, je disais ?

 

- Alvaro ! Cet après-midi vous faites sans moi.

 

- Très bien Môchieur… Môchieur Callieri !

 

Haaaa… ce chuintement…

 

- Oui ?

 

- N’oubliez pas le conchert de demain… vous chavez…

 

- Oui je chais, Alvaro, je chais…

 

Et je claquais la porte en maudissant son oncle et la chirurgie réparatrice moderne qui ne l’était pas assez, moderne j’entends… réparatrice avec. Lourdes peut-être… enfin bon ! Oublier le concert de demain ? Je m’en faisais une joie ! Aller voir Sibierski en compagnie de toute la nouvelle aristocratie argentine… malgré cette compagnie. Cette saleté de compagnie. Quel bonheur ! Mieux sans elle, mais quel bonheur tout de même. Sibierski était considéré comme le plus grand pianiste de l’époque, une idole, une valeur et c’était par un miracle immense qu’il pouvait continuer de l’être. Ce géni juif avait, on ne sait trop comment, réussi à se sortir vivant des camps de la mort qui avaient assombri le paysage et l’histoire de Pologne. Il fut bien tatoué mais enchanta fort bien la Wehrmacht et les têtes du régime assassin. Dieu merci, ils aimèrent ! Du coup, demain moi-même, j’allais pouvoir juger du talent, de ses doigts. Talent que l’on disait sans commune mesure, ad honores, dit-on, « meilleur pianiste du monde ». Je ne suis pas de ceux qui créent des olympiades et décernent des médailles dans le domaine artistique, mais ce titre accordé par toute la presse d’Europe emporta, je l’avoue, ma plus grande espérance. A Dieu ne plaise que je sois déçu… Un art en chasse un autre et Corrientès m’attend. Je dinerais en musique, là je déjeune sur toile. Au dehors, le soleil cognait, écrasant et dominateur. Mes pauvres yeux durent se soumettre douloureusement à cet excès de lumière, le reste de ma personne à cet excès de chaleur et c’est en sueur que j’ai poussé les portes de Las Violetas. Fernando, le maître d’hôtel, me fit les sirupeuses salutations d’usage, les obséquieuses courbettes, et me conduit, plié, quasi à quatre pattes, jusqu’à une table dressée, ma table habituelle, un petit boxe à l’écart et au calme… le boxe était vide.

 

- Mon ami n’est pas arrivé ?

 

- Monsieur Corrientès ? Non, je ne crois pas… attendez… Juan ! Est-ce que Monsieur Corrientès est arrivé ? (Un signe de négation de la tête du serveur succéda à une mine terrorisée et qui semblait dire : non, non… nous, nous… nous, nous… nous ne l’avons pas encore vu. Et Dieu merci !) Monsieur Corrientès ne nous a pas encore gratifiés de sa présence. (Fut l’habile traduction du Maitre d’Hôtel.)

 

- Ha ?... bon.

 

- Monsieur Callieri désire peut-être boire quelque chose en attendant son ami ?

 

- Monte-Cristo… mais de grâce, dites à ce barman de ne pas glacer le verre… le froid tue les arômes. Vous le savez vous, non ?

 

- Oui… oui bien sûr, Monsieur.

 

- Alors, dites le lui. Qu’il progresse un peu.

 

- Très bien monsieur Callieri.

 

Dans l’attente du serveur, elle-même destinée à me faire passer le temps d’attente de mon ami, je sortis de ma poche un précieux cigare de la Havane que le Maitre d’hôtel s’empressa d’allumer avec une allumette… soufrée. Quelle plaie ! Enfin, l’instant d’après étaient disposés sur ma table divers amuse-gueules au pied de ce divin cocktail français… les français ne savent pas faire grand-chose… à l’exception des cocktails. Un tiers de Cognac et deux tiers de Champagne… sublime… pour peu que servi à température. Enfin à la bonne. Difficile cohabitation entre un champagne à sept et un tiède cognac en verre neutre. Sublime… mais traitre aussi. Une longue heure, s’écoula… doucement. Corrientès était distrait et s’était fait une spécialité dans l’art de ne jamais être à l’heure. Un art maitrisé enfin... Une heure. Une longue heure d’attente. Une pauvre heure de ma vie qui passera en pertes. Mon Dieu quelle populace on trouve dans les hautes sphères ! Une heure à regarder les vieilles rombières bouffer devant leur béquille maigrichonne et grisonnante, bâfrer la sueur des autres, de ceux qui ne déjeunent pas mais paient par avance les délires alimentaires du cul, du jouet du patron. D’un patron qui ne se dresse plus, si ce n’est devant syndicat. Car à l’horizontale il s’endort, molle et flasque. Faut bien dire qu’un stylo ne vaut pas un haltère pour regonfler un peu ces bras de mort debout. Comment soulever alors et remuer comme il faut un cul de cent kilos ? Fallait pas la nourrir, tu as trop travaillé mais pas bougé assez pour suivre l’ascension. Et le drame est sans fin : plus elle bouffe moins il bande et moins il bande plus elle bouffe. Cercle parfaitement vicieux dont l’ironie grandiose est de tuer le vice. Une heure à observer de dociles serveurs, tenter maladroitement de donner du rond de mot, de la distinction à leur accent du pays tout en conservant bien une soumission marquée. Dur métier le service. Pauvre, pauvre serveur. Mais chacun son époque, lui attendra ce soir pour regonfler le torse et détendre son dos en retrouvant sa femme qu’il pourra malmener en prenant de grands airs puisqu’elle est là pour ça. Une heure d’écoute d’un brouhaha composé et décomposé à l’esprit d’un flot de conneries condescendantes, de truismes du nouveau monde et d’humour de fond de gorge, celui qui ne fait pas rire mais finit en grimace d’auto-contemplation, trait d’esprit égoïste, je me regarde penser. Et ça bouffe et ça jacte, et les couverts s’animent, baguettes d’argent massif sur cymbales au son clair de porcelaine fine. Tout ce luxe ponctionné sur le vital du pauvre permet à tous ces gens une musique commune. Toute une élite se trouve, se sépare en orchestres, chaque table est une scène dans cette nouvelle Olympe. Ils chantent tous, c’est certain, mais ont tous oublié de prendre parolier. Et c’est vraiment dommage car mon Dieu ce qu’ils sont chiants. Habilles de scène soyeux mais flats de l’esprit. Et puis quel empressement à tant déblatérer. A croire qu’ils meurent demain. Ils ne refont pas le monde, ils le pleurent car enfin, c’était bien mieux hier. Oui, hier toujours mieux. Tout était bien meilleur, tout avait meilleur gout. Nous étions respectés. Et puis, nous, on avait de réelles valeurs, pas comme ces parvenus, ces nouveaux, ces modernes. Mon Dieu, ils vont gerber si je pense trop haut ce vilain mot : « moderne », un vomi collectif et quatre-cents crucifix pour conjurer le sort. Putain ce qu’ils s’emmerdent, et je m’emmerde avec. Une heure à tout entendre et rien en même temps. Si au moins ils m’offraient un peu de leur bassesse, un peu de mauvais esprit, ou de la médisance, un ragot, je ne sais pas… un peu de méchanceté. Mais non, ils tiennent et gardent la morale bien haute, et le mot et le geste emplis de politesse. Ils ne déraperont pas, ils gardent ça pour eux. Egoïstes de riches, crevez donc de bâfrer. Une heure de retenue, de mécanique parfaite. Une heure rondement menée où ils ne lâchent rien, se contentent de pouffer, parfois la bouche pleine, le petit doigt levé à défaut de la queue dont on fête les obsèques depuis bientôt dix ans. Une heure de transcendance, cette connerie nous dépasse. Une longue heure de vadrouille, un voyage de l’esprit en pays étranger, et je vais et je viens, m’emmerdant en passant d’une table à une autre sans y trouver attrait. Je m’emmerde et mon peintre, lui, ne semble décidé à me tirer de là.

 

- Fernando ! Puis-je vous régler ?

 

- Monsieur Callieri, je vous en prie, on ne va pas vous faire payer un cocktail.

 

- Ha ? Eh bien si vous le dites. A demain Fernando.

 

- A demain monsieur Callieri.

 

On ne va pas vous faire payer un cocktail Monsieur Callieri… Alors, c’est fou ce que la sympathie des gens grandit à votre égard parallèlement à votre ascension sociale. Incroyable ! Lorsque j’étais enfant et en guenilles, on ne m’aurait pas fait l’offrande d’un bonbon, personne n’aurait cédé à mon petit regard perdu, à ma salive pendante devant la boutique d’un inaccessible confiseur. Combien ça vaut des yeux d’enfant ? Dégage, dégage sale môme, tu fais fuir la clientèle, va donc crever ailleurs ! Un coup de pied au cul pour toute sucrerie et de doux noms d’oiseaux qu’on m’apprit assez vite, le bonjour qu’on m’offrait pour tout cadeau du reste. Et, aujourd’hui, à présent que mon portefeuille est bien plein, eh bien… eh bien c’est à peine si on me laisse le sortir, on me supplierait même de le garder en poche, on me donne du « Monsieur », tout devient gratuité. C’est fou ce que j’attendris dans ce joli costume. Payer est le privilège des pauvres qui ne peuvent se le permettre. Quatre fois le prix du cocktail sur la table en pourboire méprisant. Le mendiant c’est toi serveur, pas moi. Regarde bien mes yeux et cherches-y l’innocence.

 

J’arrive chez moi, toujours moite de sueur. Je prends une douche rapide et revêts une tenue plus légère, plus supportable. Puis, je prends les clefs de ma voiture, une vieille traction avant. Les français ne savent pas faire grand-chose… à l’exception des automobiles. Les vitres grandes ouvertes, je remonte l’Avenida de Mayo et me dirige vers le quartier de la Boca où réside mon ami. Ce quartier est l’endroit même où fut fondé Buenos Aires, le quartier prolétaire du début de ce siècle. Aujourd’hui, c’est le quartier des artistes, enfin si l’on veut car ici aussi on retrouve cette débauche de couleurs mal assorties, ce même excès primaire. Et sur les maisons mêmes ! Je ne parle pas des tableaux. Mais, cela mis à part, c’est fou ce que ce quartier peut me rappeler mon Italie… une véritable vision de Naples en miniature. L’architecture, l’ambiance, l’âme. Le linge aux fenêtres, l’odeur de poisson frit, l’ail et la crasse, le soleil insolent. Bon, tellement bon quand on sait l’apprécier, que la volupté du souvenir nourrit l’instant de grâce. Je me gare face au port et descend de voiture. Les mains dans les poches, je me prends un instant à humer l’air pur et à me rafraîchir des embruns au goût salé. Ca pique et ça anime ces choses là, ça enlève des années. Puis, je fais volte-face et me dirige vers la grande porte de bois sculpté de l’ancien hôtel particulier où réside mon ami, accomplis un effort malvenu par ce temps pour la pousser et me faufile dans le faible interstice que je juge suffisant. Derrière, un magnifique jardin sauvage m’offre une douce fraîcheur d’ombre et de verdure, un chèvrefeuille volubile envahit mes narines, passant devant compagne, une glycine discrète. L’atelier de Corrientès est au premier étage, en haut d’un petit escalier de pierre à la rambarde de fer forgé, rouillé par l’air marin et le temps, et qui conduit directement à sa porte, une porte de bois brut aux larges panneaux de verre colorés, grillagés en un fort bel ouvrage. La porte est ouverte, comme à son habitude… j’entre.

 

- Corrientès... Corrientès !

 

Rien. Je referme délicatement la porte et traverse le long corridor qui mène à la grande pièce qui constitue à proprement parler l’atelier de mon ami. Je continue d’appeler…

 

- Corrientès !

 

Toujours rien. Il fait très sombre et mes petits pas ne me permettent qu’une lente progression dans ce corridor en désordre. Je passe l’encadrement de la porte de l’atelier. Un indescriptible fatras s’offre à ma vue, une insupportable odeur nuit à mon nez, mélange de peinture, de poussière et de crasse, une odeur grasse. Vêtements, ustensiles de cuisine comme de peinture jonchent le sol, on ne voit pas à un mètre derrière des chevalets couverts de draps vivants. Un courant d’air anime. Des draps partout, sales et flottants. Un bal de l’autre monde. Joli à regarder. Envoutant, je dirais. J’entame moi-même une danse en écartant les draps. C’est au détour d’un fantôme que je manque de crever. De derrière un revenant surgit un autre monstre dans un grand hurlement qui me met à l’arrêt. Une longue et sale crinière tortillée sur le crâne, une chemise ouverte l’empêche seule d’être nu, entre ses jambes arquées, un sexe pendant rouge vif d’une peinture toute fraiche qui goute sanguinolente. Il tient, fort menaçant, une lourde casserole levée bien haut dessus la tête, les yeux exorbités et la bouche déformée, le regard habité d’une folie assassine dont l’objet, la raison, se trouvaient être… moi. Aïe ! Je sursaute, je recule et mon cœur lui s’emballe… puis la seconde succède où je le reconnais… son air se radoucit, la casserole tombe d’un « bong » sur le sol poussiéreux… je suis identifié. Identifié enfin. Il se fige d’un sourire gêné et imbécile, moi, ma main sur le sein pour reprendre mon pouls.

 

- Estéban !... hum… euh… ça va ? Hum… pardonne-moi tout ça. (Son « arme » posée au sol provoque un peu sa honte, il la pousse donc du pied sous un meuble complice puis reprend son sourire et écarte grand ses bras.) Estéban ! Je t’ai pris pour un des petits voyous du quartier. Ils s’amusent à venir ici lorsque je dors où que je ne suis pas là…

 

Le tout, gardant son sexe à découvert et peint, je voyais à présent, aux couleurs indiennes. Les yeux rivés sur l’étrange création, je reprenais doucement mes esprits.

 

- Ha ?...

 

- Ah… (La verge souple, il se dirige vers un chevalet et relève un pan de drap qui révèle le portrait d’une vieille rombière portant fièrement moustaches.)… ça les amuse de venir corriger mes portraits… ce n’est pas que je tienne particulièrement à ces horreurs mais… c’est la femme d’un ministre et… avec ces moustaches le tableau devient trop ressemblant. Hé, hé, hé… Imagine la tête du mari si je lui livre ça !

 

Un rire tonitruant donna vie au vers coloré qui exultait entre ses jambes. Passons.

 

- Oh j’imagine… probablement le genre de tête que j’ai fait en t’attendant plus d’une heure à Las Violetas... (Instantanément, le large sourire de mon ami abandonne son visage.)

 

- Aïe ! Mierda ! Je suis désolé Estéban, j’avais complètement oublié… j’ai travaillé toute la nuit, je me réveille à peine.

 

Il se frottait sans arrêt le nez… à chaque fois, quinze dollars US dégringolaient de ses narines en blanches avalanches.

 

- C’est bon, ne t’en fais pas pour ça… je crève de faim, mais bon… (Regardant le portrait) Dis moi, ce ne serait pas la tante d’Alvaro ?

 

- Hé, hé…

 

- Bien ce que je pensais… ca cache au moins le bec. Alors, sur quoi as-tu travaillé ? Présentes-moi le chef d’œuvre qui fit obstacle à mon déjeuner. (puis, regardant son sexe) Ne me dis pas que…

 

- Haha ! Estéban, non… j’avais plus le bon pinceau… (Et ce n’était pas un trait d’esprit …). Bon, tu veux voir… et bien tu vas voir.

 

Corrientès écarte un des draps qui lui barre la route et disparaît bien vite derrière ce linge pendu. Je me lance et me presse pour ne pas rester seul, et n’ayant pour repère qu’un faible son de sa voix, un hasardeux « ici ! », un modeste « je suis là !», j’en viens vite à guetter le plus léger frisson, le tremblotement d’un drap qu’on vient de relâcher. Je le perds tout de même, les draps à l’agonie. Désorienté, perdu parmi tous ces suaires, je m’arrête, j’abandonne… sa voix me récupère.

 

- Estéban !... par ici !

 

Il est tout près de moi, deux, trois draps nous séparent. Je les écarte, trébuche, saloperie de balais, et me retrouve… et me retrouve devant le plus troublant spectacle. Au cœur d’un espace vide où l’artiste avait aménagé son recul, une immense toile sanguine prenait un pan de mur. Immense n’est pas le mot, écrasante serait plus juste, et son effet sur moi est quasi immédiat. Je suis d’abord surpris par cette dimension, une fresque de cette taille vous domine en tout point… Puis mon regard se plonge dans ce beau clair-obscur… mon Dieu, où donc mon âme avait-elle mis les pieds ? Je suis happé par elle et me sens habité… je suffoque, je transpire et un malaise me prend. Je fais un pas de recul, fiévreux, terrorisé. Cent, mille, dix milles visages sont tournés vers moi, horribles, grimaçants, déformés par une indescriptible douleur, enveloppés de pénombre et de brume… ils me regardent, ils m’implorent et leurs corps décharnés dansent, car il s’agit de danseurs, dansent autour d’un mystérieux chorégraphe qui, tête encapuchonnée, tient une baguette de ses longs doigts faméliques et qui donne la cadence, tandis que de l’autre main il tient une faux levée, c’est la mort, à n’en point douter, c’est la mort qui donne la cadence et les autres dansent, c’est plus fort qu’eux, ils ne peuvent s’arrêter, ils dansent, dans l’ombre et la douleur et leurs grimaces, reflets de leur peine, masques d’un interminable appel au secours qui restera sans réponse, se perpétuent sans cesse, crispant mon cœur, donnant du pain à mon angoisse. Je vacille. La tête me tourne, un frisson me parcourt tout le corps, ils m’appellent, ils m’attirent vers eux, mes jambes chancellent, mon souffle s’accélère et je la vois, elle, la mort, qui tourne sa baguette sur moi, qui m’intègre à sa ronde et je sais, moi, qu’elle me domine, qu’elle me ronge, qu’elle aura le dessus, oui qu’elle m’emportera… je ne suis plus qu’un pantin, je me désarticule, les mots me manquent… l’air aussi, mes mains se crispent sur le premier appui venu, un coin de table béni me retient de la chute tandis que l’autre, la mort à présent souriante, désigne de sa faux son tout nouveau danseur. Très vite, je n’en peux plus… je détourne le regard… vous ais-je dis que ma femme était danseuse ?