Abraham Grass (présentation et extrait)

 

 

Présentation:

 

 

Pièce monologuée prochainement montée (Janvier 2011) sous la direction d'Olivier Belmondo.

 

 

Mon petit mot à moi:

 

Enfant, je détestais les musées. Tous sauf un : le Grévin. Il n’est point de lieu pour un enfant plus attractif que ce capharnaüm d’autrefois. Je parle de celui d’avant les travaux, celui qui avait tout du grenier à la magie de laboratoire d’alchimiste obscur. En ce temps là, haut comme deux pommes, j’y errai comme en pays de merveilles. Ah ce ne sont pas toutes ces statues de cire, non, qui me tenaient en émoi. Moi les images… Non, ce qui m’émerveillait, c’était la fameuse salle des miroirs. Toute ces glaces déformantes qui vous faisaient la bouille toute de traviole, des convexes, des concaves, des qui vexent, qui écrasent et d’autres qui vous tirent vers le ciel bien mieux qu’une grande foi. Je m’y perdais des heures dans cette contemplation. Et puis… et puis… je n’y suis plus allé. Des années sans miroir, ou de pauvres, de mesquins, ceux-là des salles de bain. De deux pommes à vingt-trois, je n’y suis plus allé. Mais un jour, par hasard, je m’y suis bien projeté. Le temps avait tué la peur « anamorphée », la vraie crainte de l’homme était celle objective et plus rien mieux que le vulgaire miroir de salle de bain n’aurait pu causer un grand effroi. Entre temps, j’avais compris la vie. Tous ces miroirs déformants, les concaves, les convexes étaient notre univers, tous ces gens qu’on croisait, ceux-là qui vous subliment et ceux-là qui vous cassent et vous crachent sur la tête sans rien savoir de vous. On apprend à les prendre, on s’éloigne, se rapproche pour faire tenir le nez un peu droit sur la face, ce grand nez qu’on n’aime pas, on lui donne le bon angle.

 

Mais il est un miroir qui ne permet la triche… il vient de la conscience, il vous tue, vous bouleverse… un grand miroir vulgaire… celui de la salle de bain.

 

Abraham n’aura pas d’autre choix que de s’y confronter…

 

 

 

Extrait:

 

 

 

Numéro SACD: 160915

 

 

 

 

 

 

ACTE unique, scène unique.

 

 

La scène se trouve dans le noir total, le rideau s’est levé sans que le public ne s’en soit aperçu, un silence est marqué puis une voix envahit la salle.

 

 

 

Abraham Grass :

 

- Je meurs doucement, mon Dieu je ne suis pas seul,

La mort nous tend ses bras, nous offre son linceul.

Eux, toi, moi, tous, des cadavres en attente

Tous courant vers elle, inexorable pente.

Oui, c’est évident, nous rejoint l’hécatombe,

Cercueil vous attend pour aller en la tombe :

Corps puants, putréfiés, l’âme morte, vidée,

Les yeux blancs, révulsés, vous serez décédés.

Ne luttez pas, point ne parlez, cela est vain,

Ce sort maudit, cette infamie nait du Divin.

Je meurs, crève, étouffe sous cette terre,

Sous ma peau nue et déchirée mangent les vers.

 

 

Une allumette craque et se déplace vers une bougie qu’elle allume, illuminant une partie de la scène et, en particulier, le visage d’Abraham Grass. Il se tient seul, assis à une table, la bougie posée devant lui. La mélancolie, la lassitude se lisent sur ses traits. C’est le moment de la première coupure musicale :

La musique s’estompe, Abraham Grass s’exprime à nouveau, au feu de sa bougie.

 

 

Abraham Grass :

 

- Je m’appelle Abraham Grass et vous êtes mes invités. Mais entrez, je vous en pries, allez-y, entrez tous. Une visite ? Vous avez ma raison sur la droite, sur la gauche mon esprit et tout droit… mon âme. Mais allons dans mon cœur car il y fait plus chaud. Voilà ! Etes-vous bien installés ? Ha, ne faites pas attention à la décoration… je sais, la pièce est submergée de vieilleries, d’anciens amours, de douloureux souvenirs et je dois bien avouer que, parfois, moi-même je m’y sens à l’étroit. Curieusement, il m’arrive en retour de m’y perdre. Dans ces moments, je tente de retourner vers la raison mais… je ne trouve plus la porte. Alors, je m’y assieds, contemple ce qui m’entoure, et, les yeux emplis de rouge, je lave le sang par mes larmes. Je m’appelle Abraham Grass. Mettez-vous bien à l’aise, vous êtes mes invités. Entrez, entrez au cœur de mon intimité.

 

Abraham Grass marque un court silence puis reprend.

 

Abraham Grass :

 

Mon Dieu, comme l’exercice est compliqué… qu’il est difficile d’ouvrir son cœur. Pourtant ce n’est pas seulement de moi que je vais vous parler ce soir, mais de nous. Je suis vous et vous êtes moi, c’est aussi simple que ça. Tiens ! Faisons une expérience ! Je vous invite, je vous invite tous à tourner la tête un instant vers votre voisin. Allez- y, faites-le ! Voilà, c’est ça… à présent, posez-vous la question : au fond, qu’est-ce que je sais vraiment de lui ? Peut importe qu’il soit ami ou étranger, vous aurez tous tendance à vous dire qu’en fait pas grand chose. Mais vous vous trompez, vous avez tord et je me fais fort de vous prouver ce soir que nous sommes tous très proches, que ce voisin sur lequel vous avez posé les yeux un court instant n’était rien d’autre qu’un miroir et que, si vous ne savez rien de lui, vous ignorez jusqu’à votre propre reflet, vous ne vous connaissez pas vous-même. Vous ne me croyez pas ? Allez-y, recommencez, regardez à nouveau… dans les yeux cette fois. Qu’y voyez-vous ? l’intrigue ? l’intelligence ? la béatitude ou l’ennui ? peut-être un certain amusement ? Au fond, peu importe car il ne s’agit que d’une façade et derrière cette façade se cache la peur, la peur d’être vu, la peur de ce monde, la peur des autres qui dans notre esprit forment un ensemble : le ce qui n’est pas soi… ce qui fait qu’on se sent isolé. C’est pourquoi, ce soir, je vous invite tous dans mon cœur, pour ne plus y être si seul. Alors, merci d’avoir répondu à mon invitation, merci d’avoir posé les yeux sur moi, de l’avoir fait sur votre voisin, de m’accorder un peu d’attention… nous nous faisons ce soir le plus beau des dons.

 

 

Une deuxième coupure musicale, très courte celle-ci. Abraham Grass marque un court silence puis reprend.

 

Abraham Grass :

 

Ma grand-mère est morte récemment d’une maladie curieuse, d’une maladie honteuse qui se propage sans contagion : l’indigence. Le médecin a dit : « c’est assez grave, nous devons la garder. C’est plus prudent. ». Puis, il a ajouté : « On va remplir son dossier d’admission. Quel est son numéro de sécurité sociale ? ». Ma mère, gênée, lui avoua qu’elle n’en avait pas car mon grand-père, décédé vingt ans plus tôt, n’avait jamais travaillé qu’en Algérie, ce pays d’où ma grand-mère revenait à peine, elle, cette émigrée polonaise. Alors, le docteur a dit : « Ha ? Peut-être vaut-il mieux alors éviter l’hospitalisation. Après tout, ce n’est pas si grave. ». Ce n’est pas si grave… le lendemain, je fus réveillé par les pompiers. Ma grand-mère était tombée dans un coma profond… elle mourut trois jours plus tard nous laissant juste le temps d’un dernier adieu. Un pompier avait osé s’indigner lorsque, pris par la colère, j’avais évoqué la visite de la veille, le discours de ce médecin, mais le docteur du SAMU le remit bien vite à sa place : « Allons ! Il s’agissait là d’un compromis. L’état de cette dame devait être beaucoup moins inquiétant hier aussi, ce médecin a du vouloir préserver les ressources de cette famille. ». Quel culot ! Quel esprit corporatiste ! Ramener la vie de ma grand-mère à une basse histoire d’argent ! Mais j’aurai, moi, donné chemises et souliers pour prolonger sa vie d’une seule seconde et chaque membre de ma famille en aurait fait de même et, comment vous dire… nous sommes très nombreux… ma grand-mère aurait vécu six-mille ans. Enfin, la voiture blanche s’est assombrie, l’ambulance a cédé le pas au corbillard mais… doucement, car il ne fallait pas être pressé. De plus gros clients attendaient tels que des chefs d’entreprises, des notables aussi impatients dans la mort que dans la vie. Eh oui, vivre bien revient à mourir bien… dans un cas comme dans l’autre cela se paie. L’enterrement a finalement pu avoir lieu. Enfin… provisoirement, la concession n’étant que de dix ans… après, récupérez vos morts. Ma grand-mère s’étant convertie à l’Islam, l’Imam est venu. L’Imam est passé plutôt, et sans débrancher son portable… les morts peuvent bien attendre. Ma grand-mère étant à la base catholique, une messe fut dite. Le curé chanta, très mal, s’agita, fort bien, remercia son patron comme s’il était dans la crainte d’une réprimande de ce dernier, on ne sait jamais, dès fois qu’il serait surveillé, et nous rappela que seuls ceux baptisés sous le Christ pourraient assister à sa résurrection et là, je dois bien avouer que cela m’a ennuyé… j’aurai voulu voir le spectacle. Enfin, il clôtura les choses en faisant passer un panier… pour la quête. Ha non ! Trop, c’est trop ! On avait déjà donné ! Payer la vie est une chose mais se ruiner pour la mort… ha… mes frères et moi sommes sortis par la porte de derrière. Il était culotté ce curé, son église faisait mille fois mon appartement et il osait, il ne rougissait même pas à l’idée de me demander de l’argent, à moi pauvre artiste. Un de mes frères qui était dans l’immobilier s’étala sur la valeur du terrain… mais bon, après un Alléluia à tous et un amen tout le monde, nous sommes rentrés chez nous. Là, nous attendant patiemment, dormait la vicieuse, la cynique… bien au chaud dans notre boîte aux lettres : une facture, on nous envoyait la facture pour la consultation de ma grand-mère, oui, celle-là. Mais, après tout… ce n’est pas si grave.

 

Une nouvelle coupure musicale. Abraham Grass reste immobile un instant, les yeux dans le vague, puis il se lève et se déplace sur la scène, à nouveau invisible la bougie étant placée derrière lui. A la dernière note, il reprend la parole, sa voix semble plus puissante, plus passionnée.

 

Abraham Grass :

 

Je crois que vous l’avez compris, j’espère que vous l’avez compris, je suis venu ce soir vous parler des coprophages. Ha… qu’est-ce qu’un coprophage ? Eh bien, dans le règne animal, il s’agit de ceux qui se nourrissent d’excréments. Dieu merci, peu d’hommes le font, tout au moins au sens littéral car au sens figuré… nous le sommes tous plus ou moins. Le coprophage serait celui qui se nourrirait du malheur d’autrui… nombreux sont les gourmands. Certains sont insatiables, aussi font-ils le choix de la politique ou du journalisme. Les entrepreneurs de pompes funèbres sont les plus voyants, mais pas les pires… songez à tous ceux qui leur fournissent leurs clients, ils sont plus nombreux qu’on le pense. Je vous l’ai déjà dit, nous sommes tous coprophages, notre instinct nous y pousse, mais certains le sont plus que d’autres. Avez-vous déjà remarqué dans l’œil de l’ami à qui vous confiez vos malheurs un certain plaisir à les entendre masqué maladroitement par une compassion feinte ? Eh bien, c’est un flagrant délit de coprophagie. Entendre les malheurs des autres rassure sur son propre sort. La coprophagie ne rapporte pas qu’en argent, elle rapporte en beaucoup de choses : en bien-être, en pouvoir et surtout, oui surtout, elle satisfait un certain sadisme ancré en chacun de nous. C’est pourquoi elle est partout cette coprophagie. La gauche au pouvoir passe une loi sociale, la droite s’insurge dans la défense des intérêts des entrepreneurs : coprophagie. Situation inverse, la droite au pouvoir supprime un avantage social et la gauche descend dans la rue prêter main-forte aux manifestants : coprophagie bis. Des morts en Tchétchènie, en Afghanistan, en Israël ou en Palestine, la presse se déchaîne : coprophagie encore. Le SIDA tue mais rapports hors mariage ou homosexualité sont interdits par Dieu, proscription papale : le port du préservatif : coprophagie toujours. Les talibans tuent dans les stades et les stades sont combles : coprophagie orientale. L’Irak est à feu et à sang, les américains auront leur pétrole : coprophagie étoilée. Dans la vie courante, l’huissier pratique ses saisies et facture ses honoraires : coprophagie légale. Dans la rue, des enfants rient d’un obèse : coprophagie précoce. Sur le périphérique, des voitures ralentissent pour contempler un accident : coprophagie primaire. L’Etat augmente le prix des cigarettes, beaucoup mais pas trop vite ou sinon on pourrait arrêter et trop d’argent en dépend… je vous l’ai dit notre mort a un prix : coprophagie terminale. Je vais m’en tenir là de cette énumération sans fin et vais vous parler à présent d’un sujet beaucoup plus intéressant : moi. Enfin, plutôt de ma vie, d’une vie passée tant bien que mal dans ce monde coprophagiste.

 

Une nouvelle coupure musicale. Abraham Grass est retourné à sa place. Il ferme les yeux un long instant puis les rouvre juste avant de reprendre le cours de son monologue.

 

Abraham Grass :

 

Ha, ce monde est ridicule, ce monde ne tourne pas rond et… vous savez quoi ? c’est bien à cause de nous. Voyez-vous bien l’absurdité de ce qui vous entoure ? Certains jettent et d’autres jeûnent. Certains prient Dieu, d’autres tuent en son nom. Aujourd’hui, le diable moralise, nous donne des leçons. Tout le monde se souvient de cette danseuse qui se trémousse, personne n’oublie ce chanteur qui nous distrait, mais qui se souvient de ce pompier qui m’a sauvé la vie au péril de la sienne, qui connaît le nom ou le visage du chercheur qui a sauvé tant de malades, qui lui demanderait un autographe ? Nous fuyons la profondeur, nous déifions la superficialité, et pourtant… qui peut me dire ici être pleinement heureux ? Personne ? Ha, une voix… menteur ! ou ignorant, car le bonheur est un voile opaque posé sur sa lucidité. Et tous ces sportifs, ces joueurs de tennis qui se renvoient la balle : tiens, c’est pour toi ! non toi ! non, je te la rend ! tiens gardes là !… que cherchent-ils ? Et ces coureurs qui tournent inlassablement autour de la piste, sans jamais rien à attraper… eh bien, c’est la gloire après laquelle ils courent, la gloire, l’argent et le pouvoir… mais toutes ces choses ne valent que pour une seule raison, elles vous permettent de sortir du lot, de vous extraire de la masse. Enfin, le pensez-vous. Eh oui, tout ceci se résume en très peu de choses : la volonté d’exister. Et c’est cette même volonté qui vous pousse en amour à courir après celui ou celle qui vous a abandonné. On ne supporte pas d’avoir été aimé et de ne plus l’être. L’indifférence est déjà difficile à supporter, alors quand elle succède aux excès d’attention, aux débordements de l’amour, alors là… certains en sont morts. Tout à l’heure j’ai croisé une connaissance, il m’a demandé comment j’allais. En fait, j’allais très mal, j’étais au trente-sixième dessous et, pourtant, j’ai répondu : « bien, et toi ? ». Cela a du vous arriver aussi, c’est arrivé à tout le monde, on ne veut pas déranger, on ne veut pas ennuyer avec ses problèmes. Eh oui, si on ennuie, personne ne nous posera plus la question, personne ne nous portera plus d’attention ; en somme, on n’existera plus pour personne. Et, lorsqu’à cette question : « comment vas-tu ? », on répond sincèrement « bof », eh bien c’est qu’en fait on ne va pas si mal, qu’on sait pouvoir rire de la situation et intéresser notre interlocuteur. Ou encore parce que l’on est dans une période où l’on est particulièrement sûrs de nous, ou peut-être aussi parce que celui à l’origine de cette question nous aime déjà… et qu’on en est certain. Enfin, ce sont les cas où l’on peut se risquer à ce genre de choses car on ne craint pas de ne plus exister. Etre ou ne pas être n’est pas la question… la question ne se pose pas. Tout le monde veut être, et peu importe quoi, n’importe quoi ! Et même ceux qui choisissent la mort ne le font que pour une seule raison : être un seul moment, être un seul instant, exister au moins une fois… rien qu’une fois. Si vous en doutez, demandez-vous donc pourquoi les diamants valent tellement plus cher que le verre. Tout simplement parce qu’ils attirent la lumière, tout simplement parce qu’ils attirent l’attention. Exister, c’est ce que nous voulons tous : exister ! exister devant son patron, exister devant ses employés, exister devant celle qu’on aime, exister devant ses proches, exister devant des inconnus, EXISTER ! Et vous savez quoi ? c’est précisément ce qui nous pousse à la coprophagie. On n’existe jamais plus que devant la misère des autres. Que seraient les riches sans les pauvres ? Hum… la coprophagie ! Vous ais-je dis qu’il en existait trois degrés ? Eh bien, je vous l’apprends. Le premier stade est celui de la coprophagie légère : on souhaite le mal de ses ennemis. Ensuite, vient la coprophagie intermédiaire, et là on ajoute la douleur de certains inconnus… voir tous. Enfin, nous trouvons la coprophagie ultime : à ce stade on se réjouit même de la douleur de ses proches. Et vous ? Où vous situez-vous ? A quel stade de coprophagie estimez-vous être ? … oh, ne vous torturez pas… ce n’est pas une affaire de personne… c’est une affaire de moment. Nous passons tous par tous ces stades, c’est la vie qui nous y conduit.

 

 

 


 

[...]